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Les élections somaliennes de septembre 2012
 

Nous sommes en présence d’un événement historique à plus d’un titre à la fois sur le plan de la forme, du contexte et des finalités souhaitées à travers ces élections. C’est la première fois que des élections sont organisées depuis au moins 40 ans à Mogadiscio, la capitale fédérale de la Somalie. De ces élections sont sortis le président du parlement, ses deux adjoints et le président de la République somalienne, tous élus par les députés. Depuis la chute du régime de Mohamed Siyaad Barre, il y a 20 ans, plusieurs rencontres pour réconcilier les Somaliens et doter le pays des structures étatiques ont été tenues dans des pays de la région (dont trois fois à Djibouti et une fois au Kenya).
Ces élections ont mis un terme au caractère transitoire des institutions étatiques (le parlement, le gouvernement et la présidence) qui sont désormais permanentes et peuvent représenter le peuple somalien partout dans le monde et devant les instances internationales. Une victoire doublement symbolique qui procure plus de légitimité, plus de stabilité et de reconnaissance à l’État somalien.

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Hassan Sheikh Mohamud, président de la République fédérale de Somalie

Comment s’est déroulée l’élection du nouveau président de la République fédérale de la Somalie ? Pour quelles raisons l’élection du président somalien s’est-elle faite par le parlement ? Comment le perdant qui était de surcroît le président sortant a-t-il accepté sa défaite ? Quelles sont les circonstances qui ont permis l’arrivée au pouvoir de Hassan Sheikh Mohamud et qui est-il au juste ? Quelles perspectives ?

Contexte global
Le contexte actuel du pays a rendu possible ce tournant dans la crise somalienne. Tout d’abord, la communauté internationale s’est lassée du problème somalien et de ses conséquences (piraterie, terrorisme, criminalité, immigration, trafics en tout genre, etc.) et semble être prête à concéder davantage d’efforts pour le régler définitivement. Et la solution la plus viable étant un Etat central fort et stable, les énergies se sont canalisées en ce sens. Ensuite, les Shebab ont été chassés de Mogadiscio depuis un peu plus d’un an, quoique que se poursuivent encore les combats que mènent en coordination contre eux les forces africaines de l’AMISOM et celles de la Somalie. Semaine après semaine, des nouvelles localités échappent au contrôle des Shebab et tombent sous l’autorité de l’AMISOM et du gouvernement somalien.
Par conséquent, une sécurité minimale est de retour et a permis un déroulement serein mais sous haute surveillance de l’organisation de ces élections. Enfin, la population et les responsables politiques sont disposés à tourner cette page de violence et de chaos et s’emploient à préserver à tout prix ce calme. Les Somaliens reprennent petit à petit confiance et cela se remarque à travers le nouveau dynamisme des activités économiques, les multiples constructions en cours et le retour de la diaspora qui investit massivement à Mogadiscio.

Déroulement des élections
La finalité de ces élections est de sonner la cloche pour un retour effectif de la Somalie dans le giron de la communauté internationale après une absence de 20 ans, de concentrer les efforts des Somaliens dans la reconstruction de leur pays en mettant fin à toute forme de violence et, enfin, permettre à la population somalienne de vivre normalement. Des actions qui semblent normales aux Djiboutiens telles que « aller au travail », « faire ses courses » ou « emmener ses enfants à l’école » représentent le parcours du combattant en Somalie et sont dangereuses car on risque d’y laisser sa vie.
Un groupe de 135 chefs coutumiers représentatifs de tous les clans somaliens a sélectionné parmi la population un panel de 825 individus hétérogènes qui a adopté la nouvelle constitution fédérale le 1er août dernier. Ensuite, assisté d’un comité technique de sélection, le même groupe de chefs coutumiers a choisi, dans le respect des quotas claniques selon la fameuse formule du 4.5, les 275 députés qui élirent par la suite le président du parlement, le premier et le second vice-présidents. Le professeur Mohamed Osman Jawari du clan Digil et Mirifle a été élu président du parlement somalien. Bien avant la sélection complète de tous les députés et une fois le quorum atteint et son président élu, le parlement avait désigné en son sein un comité chargé de l’organisation de l’élection du président de la république. Ce comité, présidé par la chercheuse Mariam Arif Kassim, a supervisé le processus électoral en préparant tous les aspects techniques de cette élection.
L’amphithéâtre du centre de formation de la police, « Ecole du Général Kahieh », a accueilli le 10 septembre l’élection du futur président somalien. Étaient en lice 25 candidats qui avaient présenté, tour à tour, trois jours plus tôt leur programme électoral aux députés pour gagner leur confiance. Trois se sont retirés de la course le jour même de l’élection. Sur les 22 prétendants du premier tour seuls les quatre arrivés en tête ont la possibilité, selon la nouvelle constitution somalienne, de concourir pour le second tour si aucun d’eux n’obtienne les deux tiers des voix du nombre total des députés (275). Sheikh Sharif Ahmed (le président sortant) est arrivé premier avec 64 voix, suivi de Hassan Sheikh Mohamud avec 60 voix, suivi de Abdiweli Mohamed Ali Gas (premier ministre sortant) avec 30 voix et enfin Abdulkadir Osoble Ali avec 27 voix. Les deux derniers se sont désistés au second tour. Hassan Sheikh Mohamud remporta au troisième tour avec 190 voix sur 269 votants contre 79 pour Sheikh Sharif Ahmed. Après la cérémonie de prestation de serment, il devient le président de la république fédérale de la Somalie et est immédiatement entré en fonction. Aucun recensement de la population n’a été fait depuis des lustres. Il n’existe pas de fichier électoral et il n’est pas possible d’organiser un scrutin où le président serait directement choisi par la population somalienne. Même si on arrivait à surmonter ces obstacles, les circonstances sécuritaires et techniques ne permettent pas actuellement une autre voie que celle qui a été retenue pour cette élection. Mais après ce mandat de 4 ans, il est prévu de faire élire le prochain président de la république par le suffrage universel direct.
Défaite et sorti honorable du Président Sharif Réputé comme n’étant pas un politicien aguerri, qualifié de mauvais gestionnaire qui n’est pas à la hauteur des défis et peu confiant en ses chances de réélection, le président Sheikh Sharif Ahmed a prouvé tout le contraire. Malgré qu’il se soit lancé tardivement dans la campagne électorale, il est arrivé en tête du premier tour, a réussi à se rallier les faveurs d’un de ses plus farouches ennemis politiques, Sharif Hassan (l’ancien président du parlement), et il a reconnu dignement sa défaite. La candidature à la présidentielle de Sharif Hassan, sorcier de la politique somalienne, a été court-circuitée par l’élection au perchoir du professeur Jowari qui est de son clan. Les règles tacites de partage clanique du pouvoir entre les Hawiye, les Darood et les Digil et Mirifle imposent une répartition des postes de président du Parlement, de Premier ministre et de président de la République entre ces trois principaux clans. À la veille de l’élection présidentielle, Sheikh Sharif Ahmed a organisé à City Palace, le plus grand hôtel de la capitale, un dernier meeting, diffusé en direct sur toutes les chaînes de télévisions somaliennes, dans lequel il a réuni des nombreux militants, des personnalités somaliennes et des députés, dont Sharif Hassan, qui se sont succédés au pupitre pour vanter les mérites du président sortant.
Après la proclamation des résultats officiels, il a prouvé son sens des responsabilités et de « l’intérêt de la Somalie » en reconnaissant sa défaite et la victoire de son adversaire. Il a promis de donner main forte, au nouveau président, pour qu’il prenne les rênes de l’État somalien et a exprimé son souhait de continuer à être présent à ses côtés jusqu’à l’achèvement du transfert de compétences. Il a exhorté les principaux responsables de la sécurité à recevoir, dorénavant, les directives et les ordres du nouveau président élu. Personne ne s’attendait à un tel geste de la part du président sortant qui venait de se faire battre quelques minutes plutôt. Sheikh Sharif Ahmed est sorti par la grande porte et a posé un précédent historique en permettant une transition démocratique et pacifique dans un pays peu habitué à cette pratique. Toutefois, il est encore jeune, 48 ans, et peut se représenter dans quatre ans à la fin de ce mandat.

Emergence d’un novice en politique
Hassan Sheikh Mohamud a 57 ans. C’est un universitaire connu à Mogadiscio et très actif dans le milieu de la société civile, de la recherche sur le conflit somalien et de l’enseignement supérieur puisqu’il a été l’un des fondateurs en 1991 de l’institut privé SIMAD (Somali Institute of Management and Administration Development). Certains lui attribueraient aussi des participations dans le capital de plusieurs sociétés commerciales dont la compagnie de télécommunication « Hormuud ». Son avantage sur beaucoup d’autres candidats est qu’il ne souffre pas de l’image d’un homme de la diaspora éloigné de la réalité locale. Il a vécu en Somalie durant les 20 dernières années de crise et connaît bien les dimensions du problème somalien. C’est un homme courtois, modeste, discret, parfois distant et un brin timide. Cependant, il n’a aucune expérience politique ou de participation à une lutte armée mais incarne un besoin de changement ressenti par la population somalienne. D’un autre côté, il est du même clan que celui de l’ancien président, Hawiyeh-Abgal, et incarne une sorte de continuité tribale. Il a mené une campagne agressive et intensive et on pouvait aisément remarquer ses portraits de candidat sur les grandes artères de la capitale. Des ramifications et des liens forts avec les milieux religieux de tendance Frères Musulmans ne sont pas à exclure. Le seul lien connu qu’il entretient avec Djibouti est sa venue en décembre 2010 suite à une invitation de l’Institut d’études politiques et stratégiques du CERD à la « conférence des intellectuels somaliens » organisée à l’hôtel Sheraton.

Perspectives
La priorité du nouveau président et du gouvernement demeure le rétablissement de la sécurité et la poursuite de la lutte contre les éléments d’Al Shebab. Ces derniers ont subi plusieurs échecs, notamment la perte du contrôle de la ville de Kismayo qui constituait leur plus grande base opérationnelle et logistique. La prise de cette ville fin septembre 2012 par les forces de l’AMISOM et celles de l’armée somalienne représente un revers militaire et symbolique pour le mouvement terroriste qui se trouve ainsi privé de sa principale source de financement, le port de Kismayo. Cette nouvelle situation contraste avec le retour de l’insécurité à Mogadiscio depuis l’élection du nouveau président où explosions et assassinats de personnalités politique et culturelle se sont succédés. Donc, il va falloir coûte que coûte sécurisé davantage la capitale et les principales villes du pays et cela passera inévitablement par le renforcement des effectifs somaliens de sécurité, le maintien des forces de l’AMISOM et une plus grande mobilisation de moyens financiers et techniques. Ensuite, il faudra que le président et le gouvernement s’attellent à redonner la confiance à la population somalienne dans la capacité des institutions étatiques à influer positivement sur la situation économique, sociale et sécuritaire tout en évitant les confrontations politiciennes et les détournements de l’aide qui ont fait la mauvaise réputation de l’État sous l’ancien président, Sheikh Sharif Ahmed. Redorer l’image de l’État auprès des Somaliens en faisant preuve de hauteur, de transparence et de respect des règles, en général, et de la répartition des pouvoirs en particulier. Egalement, la reconstruction du pays passe nécessairement par la création des conditions propices aux activités économiques et à l’investissement surtout de la part de la diaspora. Seules façons de garantir une redynamisation de l’économie nationale et des recettes fiscales pérennes indispensables aux dépenses de fonctionnement et d’investissement du gouvernement fédéral. La communauté internationale est prête à aider la Somalie mais demande des garanties solides et crédibles en matière d’utilisation des fonds qu’elle va allouer. La fin du transitoire et l’entrée dans le permanent ouvrent aux nouvelles autorités somaliennes des perspectives en terme de considération et elles deviennent de facto un interlocuteur légitime aux yeux du monde mais doivent néanmoins gagner leur respectabilité en prouvant leur dévouement au service de la population somalienne et leur capacité à apporter concrètement les changements attendus. Enfin, la tâche la plus lourde consistera à convaincre le Somaliland et le Puntland - le premier plus que le second - à intégrer la république fédérale somalienne. Toutefois, cela nécessite un travail de longue haleine et ne devrait pas alourdir, à court terme, davantage l’agenda des nouvelles institutions, l’urgence est ailleurs.

Conclusion
Il est chimérique de croire que le nouveau président et son gouvernement transformeront radicalement dans l’immédiat la donne actuelle et feront mieux que les institutions précédentes. Ce sont des défis colossaux qui attendent les nouvelles instances étatiques. Il s’agit de lutter sur tous les fronts et de reconstruire à tous les niveaux un pays défait par vingt et un ans de chaos et de violence. Toutefois, même s’il est mince, l’espoir est permis. La Somalie est sur la bonne voie et semble ouvrir une nouvelle page de son histoire.

Aden Omar Abdillahi

 
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