Human Village - information autrement
 
Les aromates à Djibouti : commerce ou production ?
 

Retournez votre paquet de bonbons ou de chewing-gums, vous y découvrez, parmi les ingrédients, de la gomme de base ou la gomme arabique. Mais inutile de chercher la liste des composants sur votre cannette de Coca-Cola, elle n’y figure pas, et pourtant le Coca contient au moins 1% de gomme arabique.
D’où provient cette gomme ? d’un arbre, « l’acacia Sénégal », présent dans la corne de l’Afrique, majoritairement au Soudan, dans les pays voisins et en Somalie, où il est appelé « Adad, Adadahini, Iddad… », il est pourtant inconnu à Djibouti. Cet arbre, haut de 10 à 14 m, se reconnait à son sommet arrondi, ses branches basses, ses feuilles étroites gris-vert, de trois à six paires par rameau, et ses fruits parfumés à la période des pluies. Il pousse dans les terres chaudes (aux températures moyennes de 25-30°C) et peu humides (moins de 500mm de pluies annuelles) et aux altitudes comprises entre 500 et 1500m.
Donnez de la myrrhe à un chimiste : il distingue 10% d’huiles essentielles, 30% d’alcool et 60% de gommes et d’enzymes. Rien de suave, tout pour surprendre les sens, tonifier le cœur ou resserrer les chairs. Les auteurs anciens rapportent que la myrrhe est chaude, mordante, piquante et même brûlante, et que le nom sémitique : murr ou mor désigne ce qui est amer. Certains auteurs anciens fournissent des recettes pour obtenir de la myrrhe fluide : réduire en miettes des boules de myrrhe solide, les dissoudre à feu doux dans de l’huile de noix de ben (légumineuse des Indes qui fournit de l’huile de bonne qualité), verser par-dessus de l’eau chaude, ce qui précipite la myrrhe gorgée d’huile, comme un dépôt, enfin filtrer l’eau et passer le sédiment au pressoir. En Orient, la myrrhe, utilisée avec la gomme arabique comme astringent, était mélangée avec des roses, du miel, du fenouil pour fabriquer des masques de beauté pour le visage ou des crèmes pour le corps. Ces substances étaient pour moitié aromatiques légèrement odorantes, et pour moitié pharmaceutiques.

L’encens à Djibouti
Toutes les côtes maritimes, de l’Arabie et de la corne de l’Afrique étaient baignées, selon les auteurs anciens, par les parfums d’encens, des « odeurs divinement suaves » ajoutait même Hérodote 500 ans avant notre ère. L’arbre à encens se reconnait aisément à cet arbre produit de la « gomme arabique » utilisée en pharmacie traditionnelle pour soigner les inflammations, les angines, les diarrhées et les hémorragies. Mélangée avec de l’eau, la gomme fait une excellente colle ; brassée avec de la cervelle de chèvre ou de mouton et de l’huile, elle sert de crème à épiler. La gomme a aussi de belles valeurs nutritives.
Mixée avec du sucre et de la farine, elle est donnée au nourrisson comme aliment complémentaire.
Elle sert de bonbons, et on dit que l’on peut survivre quelque temps avec 170 grammes de gomme par jour. Dissoute dans l’eau chaude la nuit, la gomme donne une boisson fortifiante au matin. Brûlée, elle parfume les vêtements et les maisons.
De nos jours, la gomme est principalement utilisée en confiserie. Elle évite la cristallisation du sucre et sert d’émulsifiant. Dans les cacahuètes enrobées de chocolat, elle sert à durcir la glaçure ; dans les chewing-gums, elle améliore la souplesse ; dans les produits laitiers, elle en améliore la texture ; dans la viande en conserve, elle évite les moisissures.
Mais sa principale utilisation : ce sont les « soft drinks » en Europe ou aux Etats-Unis : le Coca-Cola est un grand utilisateur de gomme arabique. Dans les produits amaigrissants, nul n’ignore que les marques « SlimFast » ou « Fibregum » renferment de la gomme appréciée pour ses fibres longues et ses basses calories. On pourrait multiplier les exemples : les encres, les peintures à l’eau, les pastels, etc., tous contiennent de la gomme. L’exportation se fait selon des standards internationaux. La gomme se présente sous la forme de petites sphères jaunâtres, couleur de l’ambre, classées selon les tamis de 1 à 5. La première catégorie correspond à un tamis de 20mm, la seconde à un tamis de 10mm, et la troisième à un tamis de 5mm. Seules les trois premières catégories sont exportées. Les prix varient en fonction : de 5 à 6 USD par kilo pour la catégorie 1, et 3 USD pour la dernière. Au détail, sur le marché international, 6 centilitres de gomme arabique valent entre 5 et 6 USD environ, A Djibouti, le prix de cette gomme, connue en arabe sous le nom de mustaka, avoisine 2000 FDJ le kilo.
Selon les statistiques disponibles, en 1995, l’Ethiopie exportait 680 tonnes de gomme arabique, la Somalie 31 tonnes, l’Erythrée 266 tonnes, et Djibouti 40 tonnes. Deux années plus tard, en 1997, l’Ethiopie 690 tonnes, la Somalie 39 tonnes, l’Erythrée 712 tonnes, mais Djibouti rien. Ces chiffres ne sont rien à comparer à ceux du Soudan : 18 500 tonnes en 1995 et 49 000 tonnes environ en 2011, ce qui lui rapporte 75 millions de dollars. Il devient ainsi le premier producteur et exportateur d’Afrique devant le Nigéria. Parmi les principaux clients, citons la France, l’Allemagne, le Danemark et la Chine. En ce qui concerne Djibouti, le pays ne produisant pas de gomme il s’agit de réexportation irrégulière de gomme de Somalie.

La Myrrhe
A Djibouti, tout le monde connait la myrrhe. Il suffit de se promener sur les hauts-plateaux pour voir ces arbustes au tronc tordu, trapu, plus épais que l’acacia, à l’écorce qui vire de l’orangé au gris pâle, et ne dépasse pas quatre mètre de haut. Ils ressemblent plutôt à des buissons d’épines blanchâtres, avec des feuilles minuscules, de longues épines et des fleurettes blanches rapidement fanées. Tous les voyageurs mentionnent cet arbuste. En décembre 1885, le docteur Lionel Faurot remarque ces buissons aux feuilles rares, aux entrelacements de branches et de rameaux couverts d’épines. En 2012, les promeneurs en trouveront encore autour d’Arta, de Tadjoura ou d’Adaïlou, mais aucun de ces arbustes ne semble exploité. L’arbre distille spontanément une oléo-résine jaunâtre en sève montante vers le mois d’août. Après la floraison, vers la fin de l’été, l’arbre doit être incisé : la résine, la myrrhe, son tronc ramifié, dès la base, en tiges divergentes puis verticales qui portent de petites feuilles composées de neuf à quinze folioles, des fleurs et des fruits selon la saison. Dans l’ouvrage clef de Jacques Audru et de Jean César, sur les plantes vasculaires de la République de Djibouti, il est ainsi décrit : « arbuste à rameaux pubérulents (couverts d’un duvet court), à feuille à rachis de 20cm, appartenant à la grande famille des Boswellia ». Sous l’écorce brun-vert, apparait une épaisse couche rouge. Quand on fait une saignée, on entaille l’écorce par une carre atteignant la couche sécrétrice de couleur rouille, mais sans toucher le bois central. De cette coupe, suintent des perles (ou des larmes) minuscules, visqueuses et d’un blanc opaque. L’encens (blanc de lait ou lubân), une fois séché, est alors réduit en petites boules. L’outil utilisé, mangeb en arabe, mingaaf en somali, ressemble à un couteau-raclette comportant un fût de bois servant de poignée et portant à chaque extrémité une lame arrondie au sommet. Au Yémen, depuis longtemps ce sont des Somalis qui se livrent à la récolte et au commerce de l’encens.
La variété royale est le boswellia sacra, identifié par le botaniste Flückiger en 1867. Il pousse en Arabie du Sud, dans le Dhofâr (région sud du sultanat d’Oman) sur les escarpements qui dominent la mer, et grimpe jusqu’à 1000m d’altitude. Au Somaliland, l’encensier sacra, connu sous le nom de fohr, pousse sur les hauteurs entre Berbera et Bossaso, et même plus à l’Est encore jusqu’au cap Gardafui. Il est cultivé sur des terrains bien délimités (xiji) appartenant à des clans.
A Djibouti, l’arbre est connu mais souvent confondu avec d’autres espèces. On dit qu’il pousse partout, du sud au nord, des côtes au sommet des montagnes, mais il faut en réalité une certaine perspicacité pour le dénicher. Il aime les lits des ravins au sol caillouteux, les éboulis des versants, les anfractuosités des rochers et déteste les fonds des oueds plats, avec à la fois des galets et du sable. A l’état naturel, il en existe quelques plants au sommet des escarpements dominant le golfe de Tadjoura (vers 300 mètres d’altitude), à Lubatanlé (« la montagne de l’encensier », à l’est des Sables blancs) et dans les monts de Mablah. L’encensier y trouve là des oasis de brouillard qui précipitent la rosée au rythme de 1 à 3 litres par m3 en une seule journée (comme sur les monts du Dhofar au-dessus de l’océan Indien). Dans la forêt du Day, les genévriers précipitent, selon le botaniste Jacques Blot, le brouillard à raison de plus de 9 litres par m3 par jour.
Ces arbres à encens ne sont plus guère exploités et, sauf erreur de notre part, Henri de Monfreid ne faisait état d’aucune activité de cueillette. Toutefois, dès la fin des années ’80, Nabil Mohamed Ahmed, l’actuel ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, avait initié un programme de suivi des encensiers consistant à enregistrer les plantations, à surveiller les saignées et à pratiquer des boutures.

De nouvelles boutures d’encensiers
Plusieurs tentatives de plantation ont été réalisées dans des jardins publics et privés. Qui ne connait pas la plantation d’Arta, dans les jardins de l’Observatoire de géophysique, non loin de la résidence de l’ambassadeur de France ? Sur ce site expérimental, des botanistes de l’ISERTS, à l’initiative de Nabil Mohamed, ont planté vers 1990 plus d’une centaine d’arbres à encens, des boswellia sacra, pour la plupart en provenance du Dhofâr (Oman) et pour quelques-uns de Somalie. Cette pépinière, régulièrement surveillée, se trouve hauts de plus de 4m, ont des troncs qui dépassent pour certains 15cm de diamètre. Ils peuvent donc être incisés, au moins deux fois par an.
Le CERD continue de s’occuper de cette pépinière notamment pour effectuer des boutures dans sa pépinière à Djibouti. D’autres pépinières de boswellia papyrifera ont été créées vers 1989 par la FAO (WFP) à Ribta et à Ruelli, dans la région de Tadjoura. Deux ans après, le pourcentage d’arbres vivants se montait respectivement à 60% et à 80% (selon les origines des boutures) et les arbres atteignaient 1,50m de haut environ.


Cet arbre présente-il un intérêt économique ?
Dans le cadre de la politique générale du gouvernement en faveur des populations rurales, le CERD élabore un projet de recherche triennal sur les arbres à encens. Des boutures sont ainsi tentées à Arta (boswellia sacra), à Tadjoura (boswellia papyfera) ; certaines espèces étant plus difficiles à bouturer que d’autres (le plus difficile le boswellia carterii, pourtant fréquent en Somalie). D’autres jardins privés renferment aussi des arbres à encens, notamment des papyfera, sur des boutures en provenance de Somalie. Un pari à long terme : l’arbre ne commence à produire qu’au bout de 10 ans. Des expériences de saignées seraient à faire, en conditions contrôlées et standardisées avec, en particulier, une étude quantitative en fonction de la physiologie de l’arbre, du mode et de la période saignée, et l’amélioration génétique devrait se faire selon les critères suivants : résistance aux facteurs biotiques (milieu avec des organismes vivants : lutte contre les termites, etc.), quantité et qualité de la sève produite.
Selon quelques chiffres publiés en 1994, certains agriculteurs disent récolter 80 ml environ d’encens par arbre et par saignée en été, d’autres affirment récolter 300 ml par arbre et par saignée en mars.
Il est toutefois difficile de se procure des statistiques sur la production d’encens à Djibouti. De l’avis de certains, elle serait encore quasi-nulle. Une rapide enquête sur le marché donne la Somalie (ou plutôt le Somaliland) comme principal fournisseur. Dans les années 1990, le Somaliland produisait environ 1000 tonnes d’encens rapportant environ 15 millions de dollars (USD) (soit 37 millions de dollars US d’aujourd’hui). Pour diverses raisons, la production semble avoir baissé à 800 tonnes. Une bonne partie serait exportée vers Djibouti, pour la consommation intérieure, mais surtout pour la réexportation vers les pays du Golfe, grands consommateurs d’encens de première qualité, et vers l’Europe (200 tonnes environ). A Djibouti, le marché offre des produits de qualité moyenne, parce que mélangés avec des écorces : le « lubân dhakar » coûte ainsi 600 FDJ le kilo, le « lubân fohr » 600 FDJ le demi-kilo, et le « lubân jâwi » 600 FDJ le kilo.
Malheureusement, les cultivateurs de Somalie qui pratiquent la cueillette des encensiers retirent peu de bénéfices de leur métier (estimé à moins de 5US$ par jour). Une nouvelle compagnie, Ismael Imports, se propose de relever leurs salaires et de les inciter à distiller eux-mêmes la résine. L’un des objectifs serait de réduire des incisions trop fréquentes, de ne les pratiquer qu’en fonction du cycle naturel et ainsi de les préserver les encensiers. A Djibouti, grâce au CERD, il est possible d’envisager, d’ici à une dizaine d’années, une production non négligeable d’encens.

Parfums d’encens…
Déposé sur des braises, l’encens parfume les maisons et les vêtements, il embaume les rituels du café, les cérémonies de mariage, il accompagne le créateur parfumeur dans ses créations olfactives. De cette gomme-résine, s’offrent deux matériaux odorants à sa palette olfactive :
- Soit un résinoïde d’encens issue d’une extraction aux solvants volatils. Une masse ambrée et translucide dont l’odeur est fraîche, fruitée et verte comme l’odeur de certaines pommes immatures.
- Soit une huile essentielle d’encens, résultat d’un entrainement à la vapeur d’eau. Un liquide rayonnant d’odeurs aux reflets métalliques avec un effet vibrant aldehydé (qui donne un effet propre et savonneux, exemple : Chanel n°5). Il laisse dans son efflvue de discrètes notes olfactives de verveine et d’essence de bois. Outre ses qualités olfactives, l’encens est un excellent fixateur dans les compositions. Il prolonge, par exemple, la fraîcheur des agrumes des accords hespéridés (qui évoquent les zestes, exemple les « eaux de Cologne »). Cette matière mystique inspire de nombreux nez-créateur. Elle est à l’origine du mot parfum, du latin per fumum (par la fumée), et transcrit son usage du sacré au profane dans l’histoire de la parfumerie.
Quelques références de mises en senteurs, selon Pierre Benard, parfumeur :
- Black Orchid de Tom Ford et son flacon 15ml en cristal Lalique,
- L’Eau Trois de Diptyque,
- Encens flamboyant d’Annick Goutal,
- Encens et Bubblegum d’État libre d’Orange,
- Bois d’Encens de la collection privée d’Armani,
- La Fumée de Miller Harris.
La série 3 Incense de la marque Comme des Garçons propose cinq parfums autour de l’encens.
Ainsi, selon Armani, l’encens de Somalie, matière sublimée, voyage dans les notes de têtes, de cœur et de fond.

Jean-François Breton

Remerciements
A Nabil Mohamed Ahmed, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, à Abdourahman Daher (directeur de l’Institut des sciences de la vie, CERD), à Samatar Omar Djama (responsable du programme des arbres à encens au CERD) pour leurs diverses informations, au Dr. Patrick Guillard, à Jean-Philippe Delarue (Savon Ries), et à Pierre Benard, parfumeur (OSMOART) pour sa contribution sur l’encens en parfumerie.

Pour en savoir plus
AUDRU J., CESAR J., LEBRUN J.-P., 1994 : Les plantes vasculaires de la République de Djibouti. Flore illustrée, CIRAD, 3 volumes.
BRAY L., DI MICHELE M., N. SAID M., MOHAMED Ch., 1994 : « Comparaison de deux provenances djiboutiennes (Ruelli et Ribta) d’arbres à encens (Boswellia papyrifera) », ISERTS, Sciences et environnement, n° 4.
CERONI M., 2005 : “Viability of a Sustainable Frankincense Market in Somaliland. A Historical and Economical Analysis”
FAUROT L., 1886 : « Voyage au pays de Tadjoura (Obock, Tadjoura, Goubbet-Kharab) », Revue de l’Afrique française, Paris.
FAGG C. W. and ALLISON G.E., 2004 : « Acacia senegal and the gum arabic trade, Monograph and annoted bibliography », Tropical Forestry Paper, n° 42, Oxford Forestry Institute,
Department of Plant Sciences, Oxford.
FARAH A.Y, 1994 : The milk of Boswellia forests : frankincense production among the pastoral Somali, Uppsala University, Suède.
GIODA A., BLOT J., 1997 : L’arbre-fontaine : brouillard et aridité en Afrique, Le Flamboyant, p.9-11.
MONOD Th., 1979 : « Les arbres à encens (Boswellia sacra Flückiger, 1867) dans le Hadramaout (Yémen du Sud) », Bulletin du Musée national d’histoire naturelle, 4e série, p. 131-169.

 
Commenter cet article
Les commentaires sont validés par le modérateur du site avant d'être publiés.
Les adresses courriel ne sont pas affichées.
 
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 
« Affaire Loukil » : réponse d’Alexis Mohamed
 
L’État s’est-il fait rouler dans la farine par le groupe Loukil ?
 
Financement de projets par l’Union européenne
 
| Flux RSS | Contacts | Crédits |